La Galerie présente « 2 pièces-cuisine » de Jean Marc Léger

2 PIÈCES-CUISINE ET LE RÊVE AMÉRICAIN J’ai choisi de m’intéresser aux publicités des années 50 aux années 80. Elles sont, pour la plupart, américaines ; certains objets nous font sourire aujourd’hui : le couteau électrique, l’ouvre-boîte, l’aérateur et la moulinette chère à Boris Vian ; mais que penser aujourd’hui du Thermomix, du Monsieur Cuisine ou du dernier robot Moulinex ? Si j’ai choisi de m’intéresser à nos intérieurs et aux « choses » chères à Georges Perec, c’est aussi pour désigner l’absurdité parfois de nos modes de vie, l’illusion du mieuxêtre, le reflet de nos influences et aussi tout de même, il faut bien le dire, l’accès à davantage de liberté en facilitant les tâches ménagères. Pour faire écho à cette série que j’ai nommée « 2 pièces-cuisine », tout à la fois ludique et témoignant de nos usages, je pense au photographe américain Lewis Baltz, qui, dénonçant la dépression de la société industrielle et ses résidus, photographie au tout début des années 70, « The Tract Houses », en français « Les Lotissements ». Ces lotissements standardisés se développent de façon tentaculaire partout en Californie, comment autant de lieux « aliénants » selon l’artiste. L’emblème de ce phénomène voit sa source à Levittown, ville construite à Long Island dans l’État de New-York. À l’origine de ce projet se trouve William Levitt (William Jaird Levitt), entrepreneur dont le portrait fait la couverture du Time en juillet 1950 avec cette légende :
« For sale : a mass way of life » [À vendre : un mode de vie de masse].
En 2006 en France, Les Échos rendent hommage à ce « Henri Ford du Bâtiment », tel qu’il se nomme. Il conçoit en effet des maisons au faible coût de production, grâce à l’achat de matériaux en grande quantité et à la répartition des tâches. Les spots publicitaires de l’époque insistent sur le modernisme de la construction et jouent sur la notion de rêve américain, vantant le confort du tout électrique dans les cuisines aménagées. Dans les nombreux extraits de films promotionnels que l’on peut trouver aisément sur Youtube ou Dailymotion, on vante la qualité des matériaux de construction et la rapidité d’élévation de ces vastes chantiers destinés à accueillir les jeunes ménages blancs et les soldats qui rêvent d’un foyer pour leur retour à la vie civile. Viendra ensuite la guerre du Vietnam et c’est ainsi que Lewis Baltz verra, dans la construction ininterrompue des lotissements, davantage la tragédie morbide et l’absurdité liée au conflit que le havre de paix que l’on promet aux soldats à leur retour de guerre du Vietnam. C’est dans ce contexte contradictoire que naîtront nombre des publicités prometteuses que j’utilise dans ma série « 2 pièces-cuisine ». Un mode de vie aliénant ou la tranquillité d’une vie simple ? Face au succès national de ce modèle d’accès à la propriété, des critiques s’élèvent néanmoins dès les années 60. Elles condamnent la dégradation de la campagne, l’uniformisation et la sectorisation sociale liées à ce mode d’habitat. L’urbaniste et sociologue Lewis Mumford dénonce « l’aliénation de la banlieue » dans son livre The City in History en 1961 (en français La cité à travers l’histoire) ; la mise en « petites boites faites de pacotille », chantée par l’artiste folk Malvina Reynolds, devient un refrain populaire en 1962. En revanche, le témoignage de l’écrivain Donald J. Waldie éclaire les nuances nées de l’expérience de la vie quotidienne. Dans Holy Land (1995), il raconte son enfance à Lakewood, banlieue californienne de 17 000 maisons, où la majorité des résidents appréciaient cette vie simple, étaient fiers d’être propriétaires, satisfaits par le confort des équipements ménagers. C’est, selon lui, l’impact des photographies aériennes de William Garnett qui a installé dans l’imaginaire collectif la vision de la banlieue comme une zone sinistrée.

Malgré ces critiques, le modèle s’exporte, notamment en France, où William Levitt vend le rêve américain aux Parisiens, dans les couloirs du métro, grâce à une publicité pour les maisons nouvelles de Mennecy. Aux États-Unis, comme en Europe, le développement des résidences pavillonnaires s’appuie sur l’utilisation massive de deux ressources énergétiques, caractéristiques de l’essor économique des pays industrialisés après 1945 : l’électricité et le pétrole. Aux États-Unis, les maisons standardisées, à l’image de celles photographiées par Lewis Baltz en 1969, sont vendues équipées en électroménager et reliées au réseau électrique nouvellement déployé. Cuisines avec « frigidaires », toaster, fours, machines à laver, salons animés par les téléviseurs : le foyer moderne matérialise la prospérité américaine et le succès de la société de consommation. Acheter devient un « instrument efficace d’américanisation » selon l’historienne Emily Rosenberg. La publicité participe alors grandement à la « construction de représentations citoyennes ». En Europe, le tout électrique allait aussi s’imposer avec le temps. Enfant, je me souviens : tous ces objets devenaient accessibles ; petit à petit, le couteau électrique, l’ouvre-boîte électrique, le chauffe-plats électrique, le moulin à café électrique, le hachoir électrique, le robot électrique allaient s’imposer dans les cuisines avec le « frigidaire » et la machine à laver le linge, (le lave-vaisselle et le téléviseur allaient devoir encore se faire désirer de nombreuses années avant d’entrer définitivement dans le pavillon familial) et donner l’illusion ou la réalité d’une vie plus facile. En France, Seb et Moulinex se partageaient le marché du petit électroménager. Qui dit lotissement, implique déplacements : cet essor fulgurant repose également sur un accès quasi illimité au pétrole qui encourage l’achat de voitures, la construction des routes et le développement des zones urbaines et industrielles. Les photographies noir et blanc épurées de Lewis Baltz ne renvoient pourtant pas le reflet chatoyant de cette abondance de biens. Elles annoncent de façon presque prémonitoire la fragilisation du système, notamment aux États-Unis : en 1971, le dollar est dévalué par Nixon pour tenter de répondre au déficit commercial américain, aggravé par le coût de la guerre du Vietnam ; en 1973, l’augmentation du prix du baril par l’OPEP conduit au choc pétrolier, dont les conséquences économiques et sociales touchent les États-Unis et l’Europe. Les critiques contre la société de consommation en France n’ont pas attendu la fin des Trente Glorieuses pour apparaître. Dès 1956, Boris Vian chante La complainte du progrès dans laquelle il constate la prolifération absurde des objets. Jacques Tati en 1958 dans le film Mon Oncle propose une scène d’anthologie dans une cuisine équipée, alors que l’écrivain George Perec publie en 1965 son livre Les Choses dans lequel il révèle l’importance prise par les biens matériels dans la vie quotidienne des classes moyennes. La série « 2 pièces-cuisine » n’a aucunement la prétention de critiquer « la » société de consommation à la manière de Lewis Baltz. Elle permet, peut-être, de mesurer l’écart avec le monde rêvé et nos maisons ou appartements d’aujourd’hui. Cet écart se réduit très certainement, car les cuisines que je visite répondent souvent au désir de confort et d’esthétique, au point de faire de la cuisine une pièce à vivre. La cuisine cache alors ses instruments, les engloutit, les digère, elle est ouverte en feignant de n’être pas. Néanmoins, et c’est rassurant, j’ai pu souvent constater une prolifération des objets, ces choses, un vistemboir, un machin, cet appareil à mesurer… (cf. nouvelle de Jacques Perret : Le machin) dans un intérieur insensible à la mode du tout-intégré, au point que l’image de magazine des années 50 peut paraître plus moderne que ces intérieurs bien vivants et authentiques. Cachés ou non, les objets demeurent fascinants, ils l’étaient après la seconde guerre mondiale : les réfrigérateurs ultra sophistiqués aux compartiments spécialisés, les plaques de cuisson infra-rouges, les containers à déchets ménagers intégrés, les premiers lave-vaisselles qui apparaissaient déjà, et tous ces petits objets incroyables reconnus par tous comme les témoins d’une époque. Les salles de bain allaient également suivre plus tardivement le même modèle de modernisme exacerbé.

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